Roman inédit

sgdl 2000.05.0135
© Michèle Franceschi 2000
(sous le titre de TRANSPARENCES)

Lors d'une retransmission télévisée, Estelle découvre soudain un personnage qui lui rappelle avec insistance quelqu'un qu'elle a croisé plusieurs fois au cours de ses vies passées. Elle y entraînera le lecteur tout en suivant avec passion l'actualité la plus médiatisée du moment, le mondial 98.

Ici, on était à des lunes de marche des charniers suffocants de Tenochtitlan, des coeurs arrachés à la lame d'obsidienne, et des degrés de pierre rouges et visqueux du sang des innombrables cadavres qui, jetés, dévalaient, terribles, l'escalier abrupt du grand temple. C'est en vain que l'on aurait cherché à préparer avec plus d'efficacité la place que devait plus tard y prendre un Dieu crucifié, lui dont la demeure serait édifiée sur les lieux mêmes de l'ancien sanctuaire. Mais la barbarie de ceux qui le firent connaître allait être plus criminelle encore que celle qu'ils prétendaient combattre. Dans les temps anciens, seul le dieu Quetzalcoatl s'était déclaré contre les sacrifices humains. Il avait alors déserté l'empire après avoir prédit qu'un jour, à l'est, au terme d'un cycle de 52 ans, on le verrait revenir pour le détruire. L'année 1519, celle de l'arrivée des Espagnols, allait exactement donner raison à cette prédiction. Mais on n'en était pas encore là.

Une fois, Jaguar-Nuage était parti pour Tenochtitlan. Perle n'avait pas voulu l'accompagner. Elle craignait de ne pas être capable de marcher sur une distance aussi interminable et d'être un fardeau pour son frère. Ils avaient alors perfectionné un système de communication psychique qu'ils possédaient déjà naturellement.

Depuis son retour, Jaguar-Nuage avait changé. Une ombre soudaine voilait parfois l'éclat noir de son regard.

Cependant ici, dans ce paradis, sous les rayons de vie du soleil, sous la magie cristalline des pluies, la vie s'écoulait douce et tranquille, entre forêts et océan. Perle s'aventurait parfois jusqu'aux sables, seule. Elle s'avançait alors avec réticence jusqu'à l'écume qui venait friser autour de ses chevilles pailletées de mica, puis elle rejetait ses longues nattes en arrière et, des heures durant, elle interrogeait la ligne muette de l'horizon. Mais jamais le Grand Esprit de l'océan ne lui répondait.

*

- Perle! Perle!

Jaguar-Nuage fit irruption dans la pièce où sa soeur était occupée à filer.

- Harvey est de retour!

Harvey! Leurs regards se croisèrent quelques secondes sans savoir quel parti prendre. C'était incroyable. C'était terrifiant. Une force millénaire avait frappé le cœur de Perle. Elle n'osait plus respirer, immergée dans les yeux de Jaguar-Nuage qui brillaient comme deux étoiles égarées dans la nuit de leurs âmes. Mais par bonheur ou par malheur, rien n'était sûr encore.

Harvey Stefansson avait quitté la baie de Torquay pour se mesurer une fois encore à la haute mer. Il avait toujours privilégié les défis et il ne tenait pas assez à la vie pour naviguer dans des eaux familières. A l'instar de ses ancêtres, les Vikings, il avait heurté les terres d'un nouveau continent, mais il avait longé la côte avec plus de ténacité encore, ce qui l'avait conduit à passer entre la Floride et les Caraïbes, pour finir par butter contre la rive mexicaine. Les échanges qu'il avait très adroitement opérés avec les indigènes lors de son premier voyage avaient considérablement étayé sa fortune, ce qui l'avait en partie incité à en entreprendre un second. Harvey n'était pas seulement un marin hors pair, il avait pour les contacts des dons qui touchaient au génie. C'est pourquoi la vue de cette montagne de bois flottante, dotée de trois grandes ailes blanches, n'avait provoqué chez les habitants de la région qu'une stupeur de courte durée qui avait assez vite cédé sa place à l'admiration. On s'était de surcroît bardé de prudence. L'homme blanc ne serait-il pas un dieu?

C'est Jaguar-Nuage qui avait négocié l'échange des plumes et c'est ainsi qu'il s'était lié d'amitié avec Harvey, auquel il avait plusieurs fois rendu visite, s'approchant à grands coups de rames de sa gigantesque embarcation. Dès leur première rencontre, les deux hommes avaient éprouvé, très confusément, l'impression de se reconnaître. Mais ni l'un ni l'autre ne se souvenaient qu'Harvey s'était un jour appelé Démétrius.

Or, un soir de pleine lune, Jaguar-Nuage avait emmené Perle. Pendant qu'ils attendaient tous les deux sur le pont, elle eut tout le temps de promener son regard sur cette machinerie d'une complexité inextricable qui gémissait comme un animal blessé sur le lit instable des flots d'encre, aux accents d'une lointaine ballade irlandaise. Peu à peu, sans qu'elle y prenne garde, un sentiment indémêlable l'étreignit. Un bourdonnement intérieur lui coupa le souffle. Soudain, un bruit de pas se fit entendre. Le coeur serré, elle se retourna et ses yeux rencontrèrent instantanément les yeux gris et changeants de Harvey. C'était étrange. Il lui sembla que cet instant n'avait jamais eu ni commencement ni fin. Elle n'avait jamais vu des yeux de cette couleur-là. Elle n'avait jamais vu un homme aussi grand. Elle se demanda pourquoi il portait des vêtements aussi compliqués et aussi privés de couleurs.

Un matin, en sortant de la maison, Perle de Jade Vert et Jaguar-Nuage virent les voiles du navire se gonfler et glisser doucement vers les mystères de l'horizon, emportées par le vent comme de simples fleurs de coton. Perle se retourna vers son frère qui, perché sur un rocher, l'observait. Elle se troubla. Ce n'était pas facile à dire, mais tant pis.

- Si jamais cet homme revient, je partirai avec lui.

Les longues mèches noires de Jaguar-Nuage voletaient autour de son sourire. Il avait assisté à leur première rencontre et, dès cet instant, il avait tout compris. Il avait su aussi qu'Harvey, un jour, reviendrait.

Et Harvey, en effet, deux ans plus tard, était revenu. Oui, il n'y avait rien à y faire, Harvey, maintenant, était là.